Se rendre au contenu

Busan, UNESCO et l'Afrique : l'heure de parler d'une seule voix

15 juin 2026 par
Kerma Heritage

La session de Busan : un carrefour décisif pour l'Afrique

Un diplomate sénégalais a mis les mots là où beaucoup se contentaient de sous-entendus : à la session du Comité du patrimoine mondial de l'UNESCO à Busan, l'Afrique doit parler d'une seule voix. Pas par souci de consensus formel. Par nécessité stratégique. Cette déclaration, relayée par l'Agence de Presse Sénégalaise, révèle une lucidité rare sur ce que le continent perd — session après session — lorsque ses délégations négocient en ordre dispersé.

Chez Kerma Heritage, cette alerte résonne profondément. Le patrimoine africain n'est pas une ligne budgétaire dans un rapport d'organisation internationale. C'est la matière vivante de notre identité, la preuve architecturale, archéologique et immatérielle que des civilisations africaines ont pensé le monde, organisé des États et transmis des savoirs pendant des millénaires. Défendre ce patrimoine à Busan, c'est défendre quelque chose d'essentiel — et l'unité est la seule arme à la hauteur de l'enjeu.

Ce que le continent perd quand il parle en ordre dispersé

Le Comité du patrimoine mondial compte 21 membres élus. Sur ce nombre, le bloc africain représente une minorité structurelle. Dans une enceinte où chaque vote, chaque prise de parole et chaque alliance compte, la fragmentation des positions africaines est un désavantage concret et mesurable — pas une abstraction diplomatique.

Voici ce que l'Afrique perd concrètement, session après session :

  • Des inscriptions reportées ou rejetées : plusieurs dossiers africains solides ont été retardés faute d'un soutien politique collectif des États voisins partageant le même héritage culturel transfrontalier.
  • Une influence diluée sur les normes : les critères d'évaluation des dossiers, les priorités du Fonds du patrimoine mondial, la définition même de ce qui constitue une « valeur universelle exceptionnelle » — tout cela se négocie en séance. Sans bloc solide, l'Afrique subit ces décisions plus qu'elle ne les façonne.
  • Des financements captés ailleurs : le Fonds du patrimoine mondial en péril, doté d'environ 4 millions de dollars annuels, s'oriente vers les sites dont les États défendent activement les candidatures. L'activisme diplomatique africain détermine directement ces allocations.
  • Une légitimité narrative affaiblie : lorsque l'Afrique ne s'exprime pas d'une voix forte sur son propre patrimoine, d'autres — institutions étrangères, experts non africains, médias occidentaux — occupent le vide et définissent à sa place ce qui mérite d'être préservé et transmis.

Un diplomate isolé, même exceptionnel, ne peut compenser l'absence d'une stratégie commune. Ce n'est pas une critique de personnes — c'est une observation sur des structures défaillantes.

Le patrimoine africain : une souveraineté, pas un sujet culturel

Chez Kerma Heritage, nous avons fait un choix éditorial et politique : refuser de traiter le patrimoine comme un sujet d'embellissement national ou de tourisme culturel. Le patrimoine est une forme de souveraineté.

Lorsque Kerma — capitale d'un royaume nubien qui a défié l'Égypte pharaonique pendant des siècles, qui a érigé des défunna parmi les plus imposants du monde ancien et développé une céramique d'une sophistication remarquable — reste moins connue mondialement que ses contemporains méditerranéens, ce n'est pas un hasard académique. C'est la conséquence d'une narration de l'histoire humaine dans laquelle l'Afrique n'a pas toujours tenu la plume.

La session de Busan est une scène. Ce qui s'y joue dépasse les fiches techniques des dossiers d'inscription : il s'agit de savoir qui contrôle le récit de l'histoire humaine. Et sur cette question fondamentale, l'unité africaine n'est pas une option — c'est un impératif historique.

Les chiffres qui doivent alerter

Sur les quelque 1 200 sites inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO, moins de 10 % se trouvent en Afrique subsaharienne. Le continent, berceau de l'humanité, qui abrite des civilisations parmi les plus anciennes du monde — de l'Éthiopie à la Mauritanie, du Zimbabwe au Sénégal — est chroniquement sous-représenté dans la liste censée refléter l'héritage de toute l'humanité.

Les raisons sont documentées : coût prohibitif de préparation des dossiers d'inscription, manque de capacités techniques dans certains États, faible présence d'experts africains dans les organes consultatifs tels qu'ICOMOS. Mais une raison rarement nommée est la dispersion diplomatique : des États qui partagent un même espace culturel historique portent des candidatures séparées, s'affaiblissant mutuellement au lieu de bâtir des dossiers transfrontaliers à bien plus grande valeur politique et symbolique.

Parler d'une seule voix : ce que cela signifie en pratique

L'appel lancé par le diplomate sénégalais n'est pas une métaphore. C'est un programme d'action. Voici les leviers concrets que l'Afrique doit activer dès maintenant :

  • Réunions de coordination pré-session : les délégations africaines doivent se retrouver avant l'ouverture de chaque session pour aligner leurs positions sur les candidatures, les sites en danger et les questions budgétaires, puis désigner des porte-voix communs.
  • Dossiers d'inscription transfrontaliers : l'Afrique dispose d'un avantage unique avec ses héritages qui traversent les frontières tracées à Berlin en 1885. Des candidatures régionales portées collectivement ont plus de poids et de cohérence que des candidatures nationales isolées.
  • Formation et positionnement d'experts africains : ICOMOS et l'UICN — les deux organes qui évaluent et recommandent les dossiers avant les votes — comptent encore trop peu d'Africains dans leurs équipes d'évaluation. C'est là que se forge l'influence réelle, bien avant les délibérations en session plénière.
  • Solidarité de vote systématique : le groupe africain doit adopter une discipline de vote comparable à celle des blocs arabe et européen — soutien collectif aux candidatures africaines, opposition concertée aux décisions qui lèsent les intérêts du continent.

La leçon du bloc arabe : coordination et résultats

Le groupe des États arabes à l'UNESCO est souvent cité comme modèle de coordination efficace. Ce n'est pas parce qu'il est monolithique — il ne l'est pas. C'est parce qu'il dispose de mécanismes de concertation rodés : réunions préparatoires régulières, positions harmonisées sur les dossiers sensibles, soutien croisé aux candidatures nationales. Résultat : une influence sur les décisions de l'UNESCO qui dépasse largement son poids numérique au sein du Comité. L'Afrique a tous les atouts pour faire au moins aussi bien — et probablement mieux, si la volonté politique se traduit en structures durables.

La responsabilité des acteurs culturels africains

L'unité africaine à l'UNESCO ne se construit pas uniquement dans les salles de négociation ou les couloirs des ambassades. Elle se forge aussi dans la société civile, dans les musées, dans les communautés de la diaspora, dans les médias culturels africains — et dans des espaces de mémoire comme Kerma Heritage.

Chaque récit qui restitue la grandeur de Kerma, de Méroé, des royaumes du Mali ou du Grand Zimbabwe est un acte de résistance à l'oubli organisé. Chaque lecteur qui comprend la profondeur et la cohérence des civilisations africaines devient un relai naturel de leur défense. La transmission est un acte politique. Et cette politique commence dans la langue que nous choisissons pour raconter notre propre histoire — refusant les catégories héritées qui réduisent l'Afrique à son exotisme ou à ses blessures.

La session de Busan se prépare aussi dans les esprits. Un continent qui connaît son histoire défend mieux ses monuments. Un peuple qui sait ce qu'il a bâti ne laisse pas d'autres décider ce qui mérite d'être transmis aux générations futures.

Ce que Busan peut changer pour les vingt prochaines années

Les décisions prises lors des sessions du Comité du patrimoine mondial ont des effets qui s'étendent sur des décennies. Un site inscrit bénéficie d'une protection juridique internationale, d'une visibilité qui attire les investissements en conservation, et d'un statut qui dissuade les projets de développement destructeurs. Un site rejeté ou maintenu indéfiniment en liste indicative reste exposé aux menaces climatiques, aux conflits armés, aux pillages et aux négligences budgétaires d'États sous pression.

Pour des États africains dont certains sites majeurs n'ont pas les ressources pour financer leur propre conservation, l'inscription à l'UNESCO n'est pas un symbole — c'est parfois la différence entre la survie d'un site et sa disparition progressive. Ce que nous défendrons ou non à Busan, les générations qui viennent en hériteront directement.

Notre position : l'unité africaine doit devenir structurelle

Chez Kerma Heritage, nous soutenons pleinement l'appel à l'unité africaine à Busan. Et nous allons plus loin : cette unité ne peut pas rester conjoncturelle, convoquée à la veille de chaque session puis oubliée sitôt les délibérations closes. Elle doit devenir structurelle, institutionnalisée, financée. Le groupe africain à l'UNESCO a besoin d'un secrétariat technique permanent, dédié à la coordination des positions patrimoniales, à la formation des diplomates et au suivi des dossiers entre les sessions. Non pas comme dépendance d'une personnalité ou d'un État hôte — mais comme infrastructure collective du continent.

Défendre le patrimoine africain à Busan, c'est honorer les bâtisseurs de Kerma et de Méroé, les architectes des mosquées de Djenné, les gardiens des manuscrits de Tombouctou, les sculpteurs du Grand Zimbabwe. C'est leur rendre leur juste place dans la mémoire du monde — une place qui ne se quémande pas, qui se conquiert, ensemble, avec la discipline de ceux qui savent ce qu'ils protègent.

L'Afrique doit parler d'une seule voix. Pas par politesse diplomatique. Par devoir envers ses ancêtres et envers les générations qui viennent.

Explorez les archives de Kerma Heritage pour approfondir votre connaissance des civilisations africaines et rejoindre une communauté engagée dans la transmission de ce patrimoine royal. Chaque lecture, chaque partage, est un acte de mémoire collective.

Transmission de patrimoine : pourquoi nos familles se taisent